Tribune Marianne : Taisez-vous, les vedettes !

Publié le 7 novembre 2010 | MON ACTION AU PS, Tribunes

Gérard Depardieu, Eddy Mitchell et Michel Sardou appartiennent au club fermé des artistes-institutions. Talentueux, chevronnés, populaires, ils sont de ceux dont on regarde les films en famille, dont on écoute les mélodies dans la voiture sur la route des vacances, dont on lance, dans la conversation, un refrain ou une réplique. Ils sont la jeunesse d’une génération, celle des yéyés, de la Nouvelle vague, de 68, du Vietnam, de la conquête spatiale, de l’apogée des Trente glorieuses et du plein emploi.

Avant d’accéder au rang de lieux de mémoire, tous trois incarnèrent la transgression (Les Valseuses), la dénonciation (Société anonyme), l’indignation (Le France). Leurs voix accompagnent nos vies. Elles sont une part de nous-mêmes. C’est pourquoi leurs paroles ne laissent pas indifférent, surtout quand elles s’aventurent dans le champ politique.
Lors du débat sur les retraites, qu’ont dit nos vedettes ?

Eddy Mitchell : « La réforme des retraites, c’est irrévocable. C’est égoïste de dire : on veut partir à 60 ans. Bien sûr, c’est agréable, mais si ce n’est pas possible pour la jeunesse qui arrive, il faut quand même y penser. Donc bloquer le pays, ça ne sert à rien ». Avant d’acter la dernière séance des 60 ans dans Le Parisien, Monsieur Eddy avait annoncé la couleur menthe à l’eau dans Paris-Match : « C’est évident qu’il faut y passer », d’autant que « les gens qui manifestent en général ne savent pas tellement pourquoi ».

Depuis Abu Dhabi, ce haut lieu de la lutte où il faisait la promotion de son prochain rôle – un maire communiste –, Gérard Depardieu lui emboîtait le pas : « Ce qui se passe en France est ridicule. Il s’agit d’une manipulation de la part des syndicats ». Dès le mois de juin, il avait placé haut la barre de la provocation : « s’il y a des gens qui veulent s’arrêter de travailler à 60 ans, avait-il balancé, qu’ils s’arrêtent, qu’ils se démerdent ». 

Restait à parachever le tableau social de la France de 2010. Ce que fit Michel Sardou trois jours avant le vote du Parlement. On l’avait entendu, fin août, dénoncer avec force les expulsions de Roms, « injustes et exagérées ». A propos des retraites, retour au bercail ! Sur France 2, devant trois millions et demi de téléspectateurs lors d’un remake du Jeu de la Vérité, il affirma à propos du chef de l’Etat : « avoir deux Français sur trois contre soi, il faut du courage » – en conseillant toutefois à l’intéressé de se demander « pourquoi il a deux Français sur trois contre lui ».
Les artistes – ceux-là, les autres – ont le droit de dire leurs convictions. Et moi, qui les écoute, celui de penser qu’ils racontent, en l’occurrence, n’importe quoi.

Le pouvoir d’achat des retraités ? Ses trois anciens jeunes ne font pas partie des nouveaux vieux dont les pensions ont baissé de vingt pour cent au cours des vingt dernières années et dont la situation, comme retraités, va continuer de se dégrader avec la « réforme » Sarkozy. Surtout si l’on y ajoute l’impact des déremboursements de médicaments et de soins, de la flambée des loyers ou de la hausse des tarifs du gaz et de l’électricité.

L’allongement de l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans ?  Pour nos cadors du show business, nés en 1942, 43 ou 48, le mot d’ordre est dans une chanson de Dalida : « moi je veux mourir sur scène / devant les projecteurs ».  Pas sûr que les travailleurs de l’industrie chimique ou de l’automobile dans ma région puissent en dire autant. En France, l’espérance de vie d’un ouvrier reste de sept ans inférieure à celle d’un cadre.

Le droit de percevoir sa pension sans décote repoussé à 67 ans ? Pas forcément un problème quand on touche cachets et Sacem à taux plein. La confusion entre pénibilité et invalidité introduite par le Gouvernement ? Plutôt relative quand son usine, c’est « l’usine à rêves » du show business.

L’essentiel de l’effort financier porté par les salariés, et d’abord les plus modestes ? Quand la somme de 1343,77 euros signifie moins le montant du smic que le coût d’un aller simple – et encore, low cost ! – pour Saint-Barth’, c’est que son échelle des revenus est à des années lumières de celle du commun des mortels.
La stigmatisation des manifestants et des jeunes ? Elle va de soi quand sa dernière grande cause en date ne fut nullement le sort des intermittents du spectacle, mais la défense, sur ordre des majors du disque et du cinéma, de la loi Hadopi.

Le fait que nos « Gégé », « Schmoll » et Sardou nationaux ne comptent pas parmi les « experts », les partenaires sociaux ou les représentants du peuple ne disqualifie pas d’office leur point de vue. Le fait qu’ils aient porté le sarkozysme en bandoulière ne le sacralise pas non plus. En vérité, si nos artistes majuscules comme les appelait Jacques Martin les dimanche après-midi de mon enfance étaient moins cyniques, ils réfléchiraient avant de causer et de nous faire tant de peine.

Depardieu se souviendrait que jadis, il prêtait ses traits au Danton de Wajda et qu’il y a un an, il était un bouleversant Serge Pilardosse, employé d’une société d’équarissage porcin, à la tâche depuis l’âge de 16 ans et qui, l’heure de la retraite sonnée, est contraint d’enfourcher sa moto pour récupérer des fiches de paye d’anciens employeurs qui ont « oublié » de le déclarer.

Claude Moine, gamin de Belleville devenu chanteur-acteur surdoué, porterait comme un étendard les paroles d’Il ne rentre pas ce soir, description anticipatrice du salariat pressuré par les multinationales, du déclassement des classes moyennes. « Il n’y a plus d’espoir / plus d’espoir » : trente ans plus tard, Eddy Mitchell ne s’en offusque plus, il s’en fout.

Et Sardou, le chanteur de la France du Général, de l’anti-communisme et des bistrots de la place des fêtes, qu’on aimait détester – quand il n’interprétait pas La maladie d’amour – parce qu’il s’attaquait au conformisme dont une certaine gauche n’est pas avare… se souvient-il de l’hommage de François Mitterrand lui épinglant la Légion d’honneur au veston ? « Vous êtes un homme en angles aigus, je suis fatigué des hommes ronds », avait lancé le président des 60 ans. Et si refuser la pensée tiède aujourd’hui, c’était ne pas bêler, comme un tract UMP avec les ministres-L’Oréal, que travailler-plus-longtemps-est-nécessaire-car-tous-les-pays-le-font-et-qu’il-faut-bien-financer-les-caisses-de-retraite ?

Ce qui est choquant n’est pas tant ce que ces trois artistes disent que de le dire en étant ce qu’ils sont. Des vaches sacrées du star système, gamins du baby-boom, rentiers de la surconsommation, tauliers des masse médias et du fric en masse. Peut-être pourraient-ils, avant d’ouvrir la bouche, songer à vider leur poche. Ils y trouveraient une bonne part d’argent populaire de ces fans dont la retraite à taux plein vient d’être repoussée à 67 ans par la droite majoritaire à l’Assemblée et au Sénat.

Au fond, il y a deux façons de  répondre à nos artistes-éditorialistes. L’appel à la raison façon Bernard Lavilliers sur RTL se souvenant de son père ouvrier à la Manufacture d’armes de Saint-Etienne : « le problème de prolonger l’âge de la retraite, c’est qu’il n’y a pas de boulot pour les mômes entre 20 et 30 ans. S’ils avaient du travail, si on n’avait pas délocalisé à tout-va, il n’y aurait pas de problème de retraite ». Ou alors, le cri du coeur d’Anny Duperey sur RMC Info à propos de l’une de nos vedettes : « Ça a été un formidable acteur mais il faut qu’il ferme sa gueule ». Bien dit, Madame.

Marianne 7/11/2010, Guillaume Bachelay est secrétaire national du Parti socialiste et vice-président de la Région Haute-Normandie.
 

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