Tribune Le Monde : Après les régionales, comment éviter le triangle des Bermudes

Publié le 21 avril 2010 | MON ACTION AU PS, Tribunes

Comme le chantait Barbara, « quelque chose a changé ». Le sarkozysme reflue et un vent de gauche souffle sur les esprits. Le choc des ego fissure la droite. Au second tour des élections régionales, la gauche est arrivée en tête dans 90 départements. Dans les sondages, une majorité de Français souhaitent une victoire de l’opposition à la présidentielle. Deux socialistes, Dominique Strauss-Kahn et désormais Martine Aubry, semblent en mesure de l’emporter.

L’horizon s’éclaircit, les écueils demeurent. Si la crise – qui n’est pas finie – a prouvé l’impasse du capitalisme financier, elle a aussi montré les limites de la social-démocratie traditionnelle. Ses compromis, qu’il s’agisse de la protection sociale ou des salaires, reposaient sur un rapport de forces entre le travail et le capital forgé dans des Etats-nations que l’hyperconcurrence mondialisée et la technologie ébranlent. Pour incarner un modèle alternatif, la gauche européenne doit dire que l’accompagnement du néolibéralisme est derrière elle.
Les embûches sont aussi tactiques. Pour la bonne cause – battre la droite -, chacun y va de son calendrier et de son équipe type. Ce concours Lépine de la formule gagnante est stimulant. Mais en confondant vitesse et précipitation, à cent lieues des préoccupations populaires, ses aficionados pourraient mener le changement dont la France a besoin dans le triangle des Bermudes de 2012.

Trois zones de turbulences guettent la gauche. Pour les surmonter, il faut tirer les vraies leçons du scrutin régional.
La première secousse est sociologique. Les commentateurs dissertent sur la « volatilité » de l’électorat. Il fait preuve, au contraire, d’une grande constance. Depuis le 21 avril 2002, en réalité depuis le référendum sur Maastricht dix ans plus tôt, deux France s’expriment en parallèle, y compris en ne votant pas : celle qui approuve ou accepte le système économique actuel et celle qui le refuse parce qu’il la broie, qu’il est synonyme d’emploi précaire et d’accès bloqué à la santé, au logement, au temps pour soi et pour les autres. Le spectre social de la France sans perspectives ne cesse de s’élargir. Des groupes de plus en plus nombreux, exclus, ouvriers de l’industrie, employés des services publics, mais aussi techniciens ou cadres intermédiaires du secteur privé, agriculteurs, commerçants, artisans, ont l’impression de sortir des radars de l’Histoire. Que pèsent leur emploi, leur savoir-faire, leur territoire, dans une économie dont le centre de gravité est la « Chinamérique » et où les biens traditionnels sont produits ailleurs à moindre coût ? L’abstention et le vote Front national sont les points de fixation de ce vertige.

Dans ce contexte, la gauche a marqué des points. Selon TNS-Sofres pour Le Monde, au premier tour des régionales, elle a recueilli 45 % des voix des ouvriers, 53 % chez les employés, 67 % parmi les professions intermédiaires. Majoritaire parmi toutes les classes d’âge, elle est en tête chez les plus de 65 ans, 42 % contre 38 % à la droite, qui firent gagner Sarkozy en 2007 et boudent le moins les urnes. Ces résultats sanctionnent le gouvernement, c’est entendu, mais ils valident aussi la politique interclassiste des présidents socialistes des régions. Leur action territoriale parle à tout le monde : soutien aux PME et aux associations, mesures pour les lycéens et pour les seniors, gestion du quotidien et préparation de l’avenir. Sans base sociale majoritaire, pas de majorité politique.
La deuxième bourrasque risque d’être idéologique. La campagne régionale a fait surgir plusieurs débats entre le Parti socialiste, Europe Ecologie et le Front de gauche : l’écologie positive et non punitive, via des mécanismes incitatifs plutôt qu’un impôt injuste comme la taxe carbone Sarkozy ; la mutation de nos industries par la conversion, la spécialisation ou la relocalisation ; la part du nucléaire dans la filière énergétique ; le développement de l’agriculture, économie autant que mode de vie. Sans oublier le rapport à la gestion. Quand le gouvernement creuse les déficits, les Français sont reconnaissants aux régions de dégager des marges de manoeuvre pour les protéger et investir. Eviter la rigueur suppose d’être rigoureux.

Ces questions ne sont pas des obstacles pour la gauche solidaire, au contraire ! L’UMP a échoué à tourner cette diversité en dérision. En moyenne, le score de la gauche et des écologistes le 21 mars a été supérieur à l’addition des partis qui les composent une semaine plus tôt. Nos différences n’effraient pas le citoyen, elles l’intéressent. Sur le terrain, l’homogénéité programmatique de la gauche n’a jamais été aussi nette. Toutes ses formations consacrent le rôle de la puissance publique pour défendre l’emploi (contrats de sécurité professionnelle) ; peser face aux grands groupes cotés (aides publiques conditionnées) ; soutenir les PME et les énergies renouvelables (pôles publics régionaux pour l’innovation industrielle) ; miser sur l’effet de levier des territoires (infrastructures universitaires et de recherche) ; conforter le service public face au marché (transports en commun, eau, biodiversité). Une gauche sociale-écologique est née, attentive au contenu de la croissance autant qu’à la croissance elle-même, soucieuse d’une société des liens et pas seulement des biens. Cultivons sa cohérence et ses propositions.

Le dernier écueil est stratégique : comment s’y prendre en 2012 ? Franchir les obstacles un à un est la meilleure façon de bien finir la course. D’abord le projet, c’est-à-dire l’articulation des valeurs et des choix. A chaque formation d’imaginer sa France post-sarkozyste et d’après-crise. Ce qui reste de 2010 ne sera pas de trop. Au PS, quatre conventions et une dizaine de forums des idées rythmeront l’agenda – du jamais-vu depuis quinze ans. Avec la volonté de faire du neuf en tirant les leçons de l’expérience, du monde qui change et des attentes de la France qui décroche. Un exemple : notre approche économique s’inscrit maintenant dans le cadre d’un « juste échange » qui passe par des écluses sociales et écologiques dans le commerce international. Au premier semestre 2011 viendra le temps de mettre les idées en commun et les priorités au point. D’où un contrat de législature entre partenaires, à la fois accord sur les propositions et les circonscriptions.

Reste l’organisation de la primaire socialiste : là encore, pas d’emballement ! Quand ? Après l’été 2011 pour mieux prendre le pouls du pays et tenir compte de la situation à droite. Quels votants ? Tous les citoyens qui veulent participer et qui s’engageront à soutenir le vainqueur, quel qu’il soit. Pour désigner quel candidat ? Le débat est ouvert, mais une candidature unique PS-Europe Ecologie pourrait bien être une fausse bonne idée. Non seulement le champ serait libre pour une candidature « écologiste » à droite, mais la gauche se priverait de dynamique face à l’adversaire. Laissons l’uniformité à l’UMP et rangeons l’hégémonisme au vestiaire : le PS n’a pas à imposer ses procédures ou son agenda à ses alliés – la réciproque est d’ailleurs vraie.

Avec le succès des régionales, la gauche s’est trouvé une base idéologique (la « social-écologie »), un nom (la gauche solidaire) et un viatique : l’unité dans la diversité. Ne perdons aucune de ces forces en chemin si nous voulons bâtir mieux qu’une alternance : une alternative.

Le Monde
Guillaume BACHELAY
21/04/10

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