Petroplus : une fois les caméras parties…

petroplus-petit-couronneLes caméras et les médias partis, que reste-t-il de la visite du président-candidat à Petit-Couronne ? La question mérite d’être posée. D’autant que le cortège présidentiel n’était pas encore rentré à Paris que Shell mettait de sérieux bémol à l’annonce que venait de faire le chef de l’Etat.

A Petroplus, le candidat sortant avait fait savoir qu’il venait sur place « en tant que président de la République ». On le vérifiait au déploiement des moyens de l’Etat et d’abord de la concentration de forces de l’ordre au mètre carré. On pouvait en douter face au refus de nous convier, nous les élus locaux, à la table-ronde avec les organisations syndicales : à leur demande, Laurent Fabius, député de la circonscription, a légitimement et heureusement pu y participer afin de poser certaines questions que le pouvoir n’avait pas envie d’entendre.

1) Les annonces présidentielles

M. Sarkozy a annoncé la signature, jeudi soir « tard », d’un contrat dit « de processing » avec le groupe Shell pour « faire redémarrer temporairement » la raffinerie, et non la « centrale » comme elle a été baptisée. Au-delà du vacarme médiatique, que signifie concrètement cette annonce ?

- C’est la mise en oeuvre de la demande formulée par les salariés et leurs représentants depuis l’arrêt du site début janvier et d’une promesse « sous quinze jours » faite par son ministre de l’Industrie il y a plus de trois semaines…

- Le chef de l’Etat félicite Shell ? L’a-t-on informé de la responsabilité historique de ce groupe, ancien propriétaire, sur les trois sites concentrés sur le seul raffinage dont il s’est séparé en 2008 : deux vendus à Petroplus sans garantie de maintien de l’activité (Petit-Couronne actuellement à l’arrêt et Reichstett, dans le Bas-Rhin, fermée depuis juin 2011) et un troisième à Lyondellbasell à Berre-l’Etang qui attend un repreneur ? Que Shell contribue au redémarrage de survie d’un site qui lui a tant rapporté pendant 70 ans, franchement, c’est bien le moins.

- A Petit-Couronne, on attend une solution durable, non une réponse temporaire. Avec une réalité pudiquement passée sous silence par M. Sarkozy : deux mois de travaux sont nécessaires avant de faire redémarrer la raffinerie. Autrement dit, les 100 000 barils de pétrole par jour de Shell raffinés sur place ne pourront commencer à l’être qu’aux alentours du… 6 mai.

Bref, il s’agit d’un sursis bienvenu, mais d’un sursis seulement. Dans l’annonce présidentielle, il n’y a hélas rien de neuf ni de durable.

petroplus-petit-couronne-syndicalistes2) Quand Shell dit ce que le chef de l’Etat ne dit pas

Aux alentours de 14 heures hier, le président de la République quittait l’usine de Petit-Couronne. Dans l’heure qui suivait, le groupe Shell publiait un communiqué. Dans ce document instructif, [clic] le groupe précise que l’annonce temporaire est aussi une annonce précaire.

- L’engagement financier du groupe pétrolier ne sera pas de 20 millions d’euros, comme promis par l’Elysée, mais de « 10 millions d’euros ».
La durée du contrat de processing a été rectifiée : de six mois « au minimum » dans le discours présidentiel, elle a été ramenée à six mois « maximum » par Shell.
Le raffinage par le site haut-normand des 100 000 barils de pétrole par jour est conditionné : « si les travaux de redémarrage s’effectuent correctement », le protocole d’accord sera mis en oeuvre. Autrement dit, non seulement l’activité proprement dite n’interviendra qu’après le 6 mai, mais le moindre aléa technique préalable peut annuler le contrat.
Enfin, le groupe stipule qu’en cas de pertes trop importantes, il pourra se désengager : « le contrat pourra être interrompu avant son échéance si l’activité générait des pertes significatives ».
De son côté, sur Canal + le 24 février, le PDG de Shell France a déclaré : « C’est un contrat de six mois avec un plafond de contribution de Shell car c’est un deal qui comporte énormément de risques industriels. [N. Sarkozy] n’a jamais appelé et il n’a pas joué de rôle particulier. J’ai été contacté par l’intersyndicale de Petit-Couronne qui m’a demandé dans quelle mesure nous pourrions aider. L’arrêt de cette usine ayant été préjudiciable pour nos activités, nous avons construit ce projet ». 
Document Canal Plus : [clic] (à partir de 14’09)

3) Les vrais enjeux n’ont reçu aucune réponse.

Sur la reprise industrielle ? Aucune annonce.
L’usine emploie 550 personnes et 350 intervenants extérieurs. Sa production est décisive pour l’emploi sur la vallée de la Seine et qui génère 10 % de l’activité des deux grands ports maritime du Havre et de Rouen. L’avenir passe par un vrai repreneur industriel, qui envisage le site dans son ensemble et non le rachète par lots, qui maintienne l’unité d’huiles – activité la plus rentable et menacée de fermeture par Petroplus dès l’automne 2011 –, capable de faire les investissements nécessaires pour moderniser l’outil de travail, mener à bien les projets de conversion énergétique déjà engagés (autour du passage au gaz naturel, notamment) et de développement logistique.

Sur l’avenir de la filière française du raffinage ? Aucune annonce.
Après la décision par Total de fermer la raffinerie des Flandres, le Gouvernement avait organisé une table ronde sur le raffinage au printemps 2010. Les différentes commissions ont donné lieu à un plan d’action national publié en juin 2011 autour de trois axes : « agir en faveur de la compétitivité de la filière industrielle du raffinage française », « assurer des débouchés pour les produits issus du raffinage », « anticiper les restructurations et préserver l’emploi dans le secteur ». Diverses mesures ont été retenues, qui renvoient le plus souvent à des études (création d’une « mission d’analyse de la crise de l’approvisionnement pétrolier en 2010 », d’une « mission d’inspection sur les règlementations applicables aux risques industriels ») ou à des initiatives guère précises (mettre en place un comité de ressources humaines du raffinage dans chaque bassin industriel concerné, ainsi qu’un « contrat d’études prospectives du raffinage aux niveaux national et local négocié avec les organisations professionnelles et syndicales » pour travailler sur les métiers et les ressources humaines). Pour l’heure, peu de ces actions ont été mises en application, si ce n’est la mobilisation de l’Agence Française des Investissements Internationaux (AFII) en vue de la recherche d’un repreneur pour la raffinerie de Berre l’Etang ou la négociation avec Total pour l’accueil d’activités de substitution sur le site de Dunkerque.

Sur la protection des produits européens dans la concurrence mondiale ? Aucune annonce.
L’Union Française de l’Industrie Pétrolière (UFIP) affirme qu’en Europe, la consommation à la baisse et les prix à la hausse ont généré des surcapacités et fait chuter les marges. De leur côté, sur le terrain, les salariés constatent que la réduction du nombre de sites s’est opérée à production constante. La cause ? L’importation massive et détaxée de produits venus de pays émergents ou de méga-sites qu’y ont construits les majors. Ainsi, au port du Havre, un supertanker peut acheminer 263 000 tonnes depuis une méga-raffinerie d’Inde pour desservir la vallée de la Seine et le bassin parisien alors que l’estuaire de la Seine compte la Raffinerie de Normandie à Gonfreville l’Orcher (groupe Total, la plus grande de France, à 10 kilomètres du Havre) et Petroplus (à Petit-Couronne). Nous ne pouvons accepter que nos entreprises et nos emplois soient livrés à la concurrence de produits venus de pays ou de multinationales qui ne respectent pas les normes sanitaires, sociales et environnementales qui sont – légitimement – en vigueur en Europe.

« Tous concurrents et que le moins cher gagne », cette logique consistant à laisser faire est mortifère. Là dessus non plus, aucune solution.

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