Rocard (2)

Hommage à Michel Rocard

Publié le 7 juillet 2016 | MON ACTION AU PS, Mon action nationale

Aujourd’hui, aux Invalides, la nation a rendu un hommage solennel à Michel Rocard. Un peu après dans la journée, les socialistes se sont retrouvés à leur siège national pour se souvenir d’un camarade qui a marqué l’histoire de la gauche française et la vie démocratique.

De sa vie intense d’engagement, de son existence dédiée à comprendre les problèmes des hommes et concevoir des solutions pour les surmonter, à affronter les désarrois du monde pour les apaiser, les récits ont été dits et les témoignages délivrés depuis sa disparition, et d’abord par celles et ceux qui l’ont accompagné dans un trajet intellectuel et politique qui a donné son nom à une part marquante du socialisme française. De cette vie militante, quatre principaux enseignements peuvent être tirés pour le présent et pour l’avenir.

Le premier réside dans le caractère indissociable des idées et de l’action. Il faut avoir le goût sincère des unes pour permettre l’autre. Bien concevoir pour bien agir. Ne pas craindre de faire dialoguer les disciplines, les regards, les expériences, donc associer la société civile à la définition des défis, à l’élaboration des propositions, à l’évaluation des politiques publiques. Les idées doivent inspirer l’action, avec ce qu’elles supposent d’exigence, d’histoire, de dialectique, de controverses, pour s’orienter dans un réel complexe dont les mouvements ne se laissent pas figer par les dogmes ni l’esprit de système. J’ai souvent été frappé, en écoutant ou en lisant des interventions de Michel Rocard, de son éloge de la lecture, des livres, pour interpréter le réel en vue de le transformer. Des étudiants socialistes à sa mission d’ambassadeur des pôles, ce goût des idées et du débat qui lui est consubstantiel a été un fil continu. Des commentaires ont noté qu’il avait gagné la bataille des idées. Il est certain qu’il l’a toujours menée.

La situation de la France – c’est le deuxième enseignement – n’est pas séparable du vaste monde. Premier ministre, dans son discours de politique générale du 29 juin 1988, il affirmait qu’ « à l’étranger, la France a des intérêts, mais aussi une audience, un rayonnement. Elle porte beaucoup d’espoirs. » Ce jour-là, il parla dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale de « notre monde devenu terriblement interdépendant », c’est-à-dire de la mondialisation. Être socialiste, c’est être internationaliste. Dans un âge et un monde connectés, cela veut dire penser, proposer et faire pour qu’il y ait de l’universel et pas seulement du global, de la qualité et pas uniquement de la quantité, des finalités et pas exclusivement des modalités. Nous vivons une transition historique gigantesque et les défis sont en même temps – et non alternativement – d’ordres technologique, climatique, démographique, économique, social, territorial, culturel, démocratique. Le théâtre des opérations est le monde et le libéralisme économique prétend régenter l’avoir et l’être, hostile à toute organisation collective qui lui fixe des limites et des règles. Le progrès ou la marchandisation, le progrès dans une économie sociale-écologique de marché, là est le cadre de l’action pour la France et pour l’Europe. Celle-ci n’est pas qu’un levier dans la mondialisation, elle est aussi un creuset de civilisation.

Du coup, il faut agir dans le réel et, pour en modifier le cours, voir loin, construire durable. On a rappelé ces derniers jours les avancées majeures qui furent concrétisées par le Gouvernement que dirigea Michel Rocard au lendemain de la réélection de François Mitterrand en 1988 : l’accord de paix en Nouvelle-Calédonie, le revenu minimum d’insertion (RMI) et la contribution sociale généralisée (CSG). On peut, on doit ajouter la priorité à l’éducation et à la recherche, mais aussi le livre blanc sur les retraites pour anticiper leur financement pérenne. Qu’ont en commun ces choix ? D’une part, la prise en compte du temps long, la préparation de l’avenir, la capacité à s’arracher à l’instant pour se porter à dix, à vingt, à trente ans : ne pas penser seulement en élections, mais en générations. Sans doute celui qui aimait naviguer avait-il vérifié en mer que le regard ne doit jamais perdre de vue l’horizon. D’autre part, la volonté forger les progrès économiques et sociaux, inséparables, par le dialogue, le partage d’un diagnostic, la fixation d’objectifs, l’affirmation de propositions, et de les rendre possible par le compromis avec les partenaires sociaux, les élus locaux, la société civile. On parla de « méthode Rocard ».

Enfin, il y a dans l’itinéraire de Michel Rocard l’attachement revendiqué à la mesure face aux forces de la démesure. Héritage de Camus : faire que le monde ne se défasse pas. Sillage de Mendès-France. Marque des années de militantisme où la violence, ce langage qui refuse le langage, s’exprimait et qu’il fallut contenir. Surtout, passion de comprendre et de convaincre, éprouvée en mille circonstances d’une vie de militant, de contributeur et de débatteur au sein du Parti socialiste, d’élu local, de parlementaire, de ministre et de Premier ministre, d’homme sage qui, une fois achevées les fonctions électives, continuait de servir l’intérêt général. Le Président de la République, dans son discours ce matin aux Invalides, a parlé d’« un rêveur réaliste, un réformiste radical, animé par le mouvement des idées, le sort de la planète et de la destinée humaine ». La vie de Michel Rocard fut une vie de débats et de combats, elle « a fait le sens de sa vie et l’inscrit dans l’histoire de la gauche française », ainsi que le dit Alain Bergounioux dans le beau numéro de L’Obs cette semaine. Bâtir des synthèses fécondes entre l’économique et le social – désormais, le capital, le travail et l’environnement –, l’individu et le collectif, l’immédiat et le temps long qui est celui de la planète, entre la loi et la négociation, l’Etat et les territoires, l’Etat et la société civile, la nation et l’Europe, voilà ce qu’enseignent et commandent le triple goût des idées, de l’action et du futur. C’est une leçon de vie. De vie militante.

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