H comme Houellebecq

Publié le 6 septembre 2011 | MON ACTION AU PS, Tribunes

houellebecq-01La Revue socialiste consacre sa dernière livraison à un abécédaire de la France. Alain Bergounioux, son directeur, m’a confié le H comme Houellebecq. L’occasion, à travers l’oeuvre du romancier, de tenter de mettre à jour le « moment français ». Quand la fiction éclaire la réalité …

H comme Houellebecq
06 septembre 2011 par Guillaume Bachelay
Le dossier, numéro 43
Guillaume Bachelay est secrétaire national du Parti socialiste à l’industrie, aux entreprises et aux nouvelles technologies.

Autour de nous, dans le vaste monde, l’histoire se noue dans les livres. L’Italie berlusconienne est captée par La Fête du Siècle de Niccolò Ammaniti. L’Amérique zombie de la violence et du fric avance au pas des anti-héros de Bret Easton Ellis. Les Brothers de Hu Yua expriment le sens moral et l’appétit, les pôles de la Chine contemporaine. En refermant ces romans au présent, le roman du présent peut encore être écrit ou réécrit. Une gauche italienne est possible, tout comme une vie au-delà du dollar et de l’instant.

En France, tout se passe comme si la littérature était une matière vivante, instructive et prescriptive, pour tous les pays sauf… pour le nôtre ! Le sort réservé à l’oeuvre de Michel Houellebecq illustre cette inertie. Par commodité, on le range dans des cases, celles que coche Daniel 1, l’humoriste au cynisme bankable de La Possibilité d’une Île : « je devins de plus en plus méchant, et par conséquent de plus en plus caustique ; le succès, dans ces conditions, finit par arriver – d’une ampleur, même, qui me surprit »[1].

Critique de Mai 68 et des monothéismes (Les Particules élémentaires), apologie du tourisme sexuel et questionnement à charge de l’islam (Plateforme), guerre à la vieillesse et rémission par le clonage (La Possibilité d’une Île), les thèmes houellebecquiens sont millimétrés pour recueillir un maximum d’Unités de bruit médiatique (UBM). Hélas ils éclipsent l’ontologie de l’époque qui les sous-tend. Les ligues de vertu s’indignent, les défenseurs des droits de l’homme montent au rideau, la gauche se bouche le nez, la droite ferme les yeux, les magazines lèchent puis lynchent, le Web fait monter la sauce, des religieux portent plainte, l’éditeur se frotte les mains, bref le spectacle a gagné : « C’était plié d’avance, tout ça, compte tenu de la société où on vivait, il ne pouvait guère en aller autrement ; il n’empêche que, l’espace d’une ou deux saisons, je m’étais retrouvé dans la peau d’un héros de la liberté d’expression »[2]. Thèse, antithèse, foutaise. Rien de grave, mais rien de sérieux, non plus.

Même le Goncourt, surtout le Goncourt, est utilisé pour baliser la forme et banaliser le fond. Il récompense l’écrivain « assagi », son style moins « polémique » et ses préoccupations plus « grand public » : le marché de l’art et la filiation. En somme, Houellebecq rentre dans le rang. Les honneurs peuvent lui être rendus, comme on le fait pour un mort au combat.  Le hic est que La Carte et le Territoire, l’ouvrage primé, vérifie la prédiction d’Extension du domaine de la lutte : « Sous nos yeux, le monde s’uniformise ; les moyens de télécommunication progressent ; l’intérieur des appartements s’enrichit de nouveaux équipements. Les relations humaines deviennent progressivement impossibles, ce qui réduit d’autant la quantité d’anecdotes dont se compose une vie (…) Le troisième millénaire s’annonce bien »[3].  Arrachons Houellebecq et ses textes aux provocations et aux honneurs qui nous privent de leur force. Lisons-le et vite ! Le compte-à-rebours du nouveau Moyen Âge est lancé : « C’est à partir de ce moment, je pense, que j’eus l’intuition qu’un phénomène nouveau allait se produire »[4]. Une crise profonde et globale que seul un saut d’humanité peut vaincre.

Mondialisation et déclassement. Après vingt ans de conflit entre fin de l’Histoire et choc des civilisations, le besoin d’un bilan de l’âge global se fait sentir : « la mondialisation de l’économie donna naissance à une compétition beaucoup plus dure qui devait balayer les rêves d’intégration de l’ensemble de la population dans une classe moyenne généralisée au pouvoir d’achat régulièrement croissant ; des couches sociales de plus en plus étendues basculèrent dans la précarité et le chômage »[5]. S’en suit une réaction en chaîne : dégradation des conditions de travail (« dans ce métier, nous sommes parfois soumis à des pressions terribles »[6]), mise en concurrence des salariés (au sein du groupe Aurore, Jean-Yves et Valérie « ne jouaient plus ; ou bien si, mais ils jouaient leur carrière »[7]), contagion du management corporate aux services publics (le ministère de l’Agriculture dans Extension). Les Trente Glorieuses sont un lointain souvenir. L’ascenseur social ne fonctionne plus qu’à la descente, la haine de soi et des autres se diffuse, par exemple chez l’informaticien parisien en déplacement professionnel qui ne supporte pas la vue « des amateurs de skateboard », « des individus », « des mariés », « des retraités », « des immigrés », « des mendiants »[8]. Quant au prophète de la secte Elohim, il appelle à « voter pour Jean-Marie Le Pen contre Jacques Chirac au second tour de la l’élection présidentielle, dans le but d’″accélérer la décomposition de la pseudo-démocratie française″»[9].

Désindustrialisation et Europe-musée. La France de Houellebecq est celle du déclin industriel et de ses dégâts : la relégation d’une partie grandissante des travailleurs à la périphérie des centres villes, l’écart qui se creuse entre revenus du capital et du travail, l’arrogance d’une élite improductive symbolisée par les VIP qui brunchent dans le Marais (La Possibilité d’une Île) et réveillonnent dans l’hôtel particulier de Jean-Pierre Pernaut (La Carte et le Territoire). Usines et ouvriers cèdent la place à une France-chambre d’hôtes et une Europe-parc d’attraction. A l’horizon 2030-2040, la production et l’immigration de travail sont parties à l’autre bout du monde : « N’ayant guère à vendre que des hôtels de charme, des parfums et des rillettes – ce qu’on appelle un art de vivre –, la France avait résisté sans difficultés à ces aléas », non sans avoir traversé le désert avec « la réduction drastique des mesures de protection sociale intervenue au début des années 2020 »[10]. L’Allemagne ne fait pas exception : « les autorités locales tentaient de mettre sur pied un tourisme industriel, fondé sur la reconstitution du mode de vie ouvrier au début du XXe siècle »[11].

Le culte de la jeunesse et la peur du vieillissement. Dans la World culture, vieillir signifie déchoir. Au boulot, sur la plage, à l’écran, les corps jeunes sont exaltés et les autres relégués. Une économie de l’âge se constitue : « Un voyage aux Etats-Unis l’avait convaincu que la chirurgie esthétique offrait des possibilités d’avenir considérables à un praticien ambitieux »[12]. La solidarité coûte cher, la vieillesse devient insoutenable au regard social, et son poids électoral, un obstacle à la jeunesse permanente : « ce fut sans doute la canicule de l’été 2003, particulièrement meurtrière en France, qui devait provoquer la première prise de conscience du phénomène »[13]. Houellebecq imagine l’étape ultime, le triomphe du biopouvoir : développement de l’euthanasie et du suicide en Europe, « childfree zones » en Floride, autorisation par l’ONU du clonage humain pour une humanité de fait : « Voilà, ça y était : nous étions dans le monde normal (…) un monde de kids définitifs »[14].

Le monde de l’après-crise. Les futurs ne sont pas écrits. Le pire peut advenir sous l’effet du changement climatique, de la manipulation de l’ADN, des guerres ethniques et religieuses (La Possibilité d’une Île). Contre la barbarie, il n’y a que la civilisation. La technique oublieuse des fins, le marché, le consumérisme, l’individualisation, les industries culturelles nous procurent le global sans le mondial, le mondial sans l’universel. L’autre chemin consiste à retrouver un intérêt au monde et aux autres : « Vous aussi, vous vous êtes intéressé au monde. C’était il y a longtemps ; je vous demande de vous en souvenir (…) vous ne pouviez vivre plus longtemps dans le domaine de la règle ; aussi, vous avez dû entrer dans le domaine de la lutte. Je vous demande de vous reporter à ce moment précis. C’était il y a longtemps, n’est-ce pas ? Souvenez-vous : l’eau était froide »[15].

Pour changer nos modes de production et de consommation, revaloriser le travail et la bonne performance, établir des solidarités entre les personnes, les générations, les territoires, pour mesurer la qualité du progrès, nous devons réviser nos certitudes et changer nos habitudes. Ainsi découvrirons-nous, par exemple, que la réalité et la beauté d’un lieu ne sont pas sur l’écran du GPS, mais sur la carte Michelin « Département » : « Le contraste était frappant : alors que la photo satellite ne laissait apparaître qu’une soupe de verts plus ou moins uniformes parsemée de vagues taches bleues, la carte développait un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols. Au-dessus des deux agrandissements, en capitales noires, figurait le titre de l’exposition : ″LA CARTE EST PLUS INTERESSANTE QUE LE TERRITOIRE″ »[16].

Pour combattre la haine de la culture et de l’altérité, citoyens et politiques doivent, par-delà le matérialisme et le libéralisme, définir les contours et le contenu d’une spiritualité laïque. Spiritualité puisqu’il faut répondre à la question des Anciens : qu’est-ce qu’une vie réussie ?, que ni le droit, ni la propriété ne satisfont. Laïque car dans une société sécularisée, le sens de la vie ne se trouvera pas dans un retour aux dogmes traditionnels et aux arguments d’autorité. C’est alors que le romancier se tait et que parle le poète :

« Je veux dire, un monde où l’on pourrait vivre

Depuis le premier instant

Et jusqu’à la fin, jusqu’au terme naturel ;

Un tel monde n’est en aucun cas décrit dans nos livres.

Il existe, potentiel. »[17]
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[1] Fayard, 2005, p. 21.

[2] Ibid, p. 48.

[3] 1994, J’ai Lu, 1997, p. 16.

[4] La Possibilité, p. 354.

[5] Les Particules, p. 83.

[6] Extension, p. 135.

[7] Plateforme, p. 171.

[8] Extension, pp. 69-72.

[9] Possibilité, p. 128.

[10] La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010, pp. 415-417.

[11] Ibid, p. 427.

[12] Particules, p. 36.

[13] Possibilité, p. 92.

[14] Ibid, p. 263.

[15] Extension, pp. 13-14.

[16] La Carte, p. 82.

[17] « Naissance aquatique d’un homme », extrait du recueil Rester vivant suivi de La Poursuite du bonheur, Flammarion, 1997, in Michel Houellebecq, Poésie, J’ai Lu, 2010, p. 134.

Guillaume Bachelay

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