Euro, dette, protectionnisme : répondre au Front national pour le combattre efficacement

Publié le 24 janvier 2011 | Actualité, MON ACTION AU PS

delacroix-liberte-guidant-le-peupleUne semaine s’est écoulée depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front national. Un temps suffisant pour vérifier cette intuition : les meilleurs alliés de la nouvelle égérie de l’extrême droite se comptent parmi ses adversaires.

L’UMP ne sait comment riposter. Pour mesurer la panique qui saisit le parti présidentiel, il faut lire l’entretien accordé par Valérie Pécresse au Figaro du 21 janvier. « Aucune différence entre son père et elle », affirme-t-elle à propos de la fille de Jean-Marie Le Pen, avant d’ajouter : « Le FN ne peut grandir que sur nos silences et nos non-dits. » Autrement dit, contre la contagion frontiste, la solution préconisée par la ministre de la Recherche consiste à dire : « pour être immunisés contre la grippe, attrapons-la ! » Par exemple, le FN déploie un discours anti-musulmans ? L’UMP pense le contrer en faisant de « l’exercice du culte musulman » l’un des thèmes majeurs de la future campagne présidentielle – ainsi que l’a affirmé Jean-François Copé mercredi dernier. Comment le sarkozysme pourrait-il être une digue politique contre l’extrême droite alors que depuis 2002, il n’a cessé de bâtir des passerelles idéologiques avec elle ? Du débat fumeux sur l’identité nationale à la vingtaine de lois sur l’insécurité et l’immigration – deux mots mêlés par le chef de l’Etat lui-même dans son discours de Grenoble durant l’été 2010 –, la droite néo-libérale et néo-gaulliste n’a cessé de s’éloigner de ses valeurs d’origine. Face aux idées du FN, l’UMP n’est pas un rempart, mais une passoire.

Reste la gauche dont une partie n’a manifestement pas tiré les leçons de vingt-cinq ans de « lepénisation des esprits », comme l’avait si bien caractérisée, le premier, Robert Badinter. Ces derniers jours, à l’écrit comme à l’écran, ont refleuri les leçons de morale faites aux électeurs tentés par le vote FN qui, dans la période de crise économique, sociale, territoriale, vécue par les couches populaires et les classes moyennes, n’ont qu’un marginal effet dissuasif. Les partis démocratiques ne feront pas changer de vote ou d’intention de vote un électeur de Le Pen, père ou fille, mais en prenant la démocratie au sérieux, c’est-à-dire en apportant la contradiction aux arguments développés par l’extrême droite, en démontrant l’inefficacité de ses réponses et même sa capacité d’aggravation du chômage, de la précarité, de décrochage de la France comme nation dans la compétition mondiale.

C’est pourquoi je profite de mon blog pour examiner au fond les affirmations en matière de politique économique qui, désormais, structurent le discours de Marine Le Pen. C’était le cas le 18 janvier, sur le plateau du 20 heures de France 2.
 
delacroix-liberte-guidant-le-peuple-bachelayMarine Le Pen affirme : « Nous reviendrons à la monnaie nationale ».

Son raisonnement tient du syllogisme : l’euro fort, qui a remplacé le franc, pénalise notre industrie ; or l’absence de gestion politique de l’euro est la cause de l’euro fort ; donc il faut donc revenir au franc.
Comment l’extrême droite compte-t-elle s’y prendre ? Là aussi, les choses sont déclinées avec la belle simplicité des évidences. D’abord, négocier une sortie concertée de l’euro avec les pays européens qui rencontrent les difficultés financières les plus fortes (Espagne, Portugal, Italie, Grèce, Irlande). Puis, il s’agirait de fixer, dans un premier temps, une parité fixe 1 euro = 1 franc pour réduire les risques d’inflation. Enfin, il faudrait décider une dévaluation compétitive du « nouveau » franc pour stimuler nos exportations.

Que répondre au FN ?

1) Une sortie concertée de l’Union européenne ? Encore faut-il qu’il y ait des candidats. Aucun des Etats cités par Marine Le Pen n’a émis le souhait de revenir à sa monnaie nationale. Au plus fort de la tempête, ils ont même exprimé le contraire : solliciter le soutien financier de l’Eurogroupe. Notons au passage qu’il y a d’ailleurs plus de candidats pour entrer dans l’euro que pour en sortir : l’Estonie vient de rejoindre la zone, la Pologne et même la Hongrie de Viktor Orban – dont le nationalisme ne déplaît pas aux eurodéputés du FN français – ont fait des demandes en ce sens. Bref, si la France sort de l’euro, c’est seule qu’elle fera ce choix.

2) Décider une dévaluation compétitive du franc ? Marine Le Pen explique qu’une telle mesure permettrait – après un période de déficit commercial (nos produits exportés devenant moins chers) – une stabilisation suivie d’un excédent de notre commerce extérieur. Ce raisonnement n’a de valeur que si l’on ferme les yeux sur le dernier siècle de notre histoire économique : la France a connu dix-sept dévaluations de 1920 jusqu’au premier jour de l’euro. Chaque nouvelle dévaluation promettait d’accélérer les effets de la précédente, aucune n’y est parvenue. Notre balance commerciale en fut durablement affecté et c’est précisément ce qui nous a poussés à faire l’euro – et le déficit qui la frappe aujourd’hui, notamment par rapport aux performances de l’Allemagne, s’explique surtout par l’insuffisante adéquation entre notre base productive et les besoins des émergents. L’histoire le prouve : même neutralisés par celle des monnaies voisines, les effets d’une dévaluation – fût-elle « compétitive » – sont au mieux incertains, au pire ravageurs. Le FN propose que le franc ressuscité, seul au milieu du dollar, de l’euro et du yuan, tente l’expérience. Notre industrie n’y survivrait pas. 
→ Ce que la gauche doit proposer : le pilotage politique de la monnaie unique et la compétitivité-innovation/formation.
La question de l’euro cher est fondamentale pour nos industries, qu’il s’agisse des grands groupes champions à l’international ou du tissu des PME. Pour sortir l’euro de l’impasse d’une gestion erratique, il faut le soumettre à un pilotage politique qui ne peut être que collectif. Le Fonds européen de stabilisation financière est une avancée encore insuffisante.
D’où ma proposition – avec d’autres qui, comme moi, ont voté Non au traité constitutionnel en 2005 – de donner plus de poids à l’Eurogroupe afin qu’il devienne un vrai « gouvernement » économique de la zone euro, chargé de coordonner les politiques budgétaires des Etats membres en allant au-delà des simples critères de convergence. Cela passe, notamment dans la période actuelle, par un pouvoir accru en matière de contrôle des déficits publics, afin que ceux-ci restent sous contrôle et soient tournés vers l’investissement et non vers le financement des dépenses courantes. L’innovation doit rester la priorité d’une Europe tournée vers l’avenir.
Face à la compétititivité-coûts prônée par l’UMP, qui nous propose de courir le 100 m du moins disant social avec la Chine et quelques autres Bric, et contre la compétititivité-repli du FN, la gauche doit porter l’exigence d’une compétitivité-innovation/formation. C’est par la montée en gamme de l’appareil productif, entreprises, produits, filières, qualifications, que nous parviendrons à remettre la France en tête.
 
delacroix-liberte-guidant-le-peuple-bachelay-guillaumeMarine Le Pen affirme : « Nous sortirons de l’euro et de la loi de 1973 qui a obligé la France à emprunter sur les marchés financiers internationaux alors que nous aurions pu continuer à nous financer auprès de la Banque de la France, quasiment sans intérêts.  Nous rembourserons la dette à l’horizon 2025. »

Comment l’extrême droite compte-t-elle s’y prendre ? Là aussi, le syllogisme tient lieu de démonstration. Les taux d’intérêts élevés fixés par les marchés financiers sont responsables du niveau de la dette française depuis trente ans. Or, la charge de la dette créée un endettement supplémentaire et nous empêche de la résorber. Donc il faut donc autoriser la Trésor à emprunter auprès de la Banque de France à taux faible ou nul. D’où l’idée d’abroger la loi du 3 janvier 1973 dite Pompidou-Giscard qui interdit à la Banque de France de prêter au Trésor. CQFD ou CQFN…

Que répondre au FN ?

Ce que propose l’extrême droite, c’est la « monétisation de la dette ». En français, cela signifie permettre à l’Etat de financer sa dette en créant de la monnaie à volonté à taux d’intérêt nul ou quasi-nul. Il s’agit du mythe de la dette indolore portée par le recours à la planche à billets. Partout dans le monde, ce choix a fait exploser l’inflation avec des conséquences désastreuses sur la croissance et l’emploi. Les citoyens payeraient trois fois la douloureuse : comme salariés, comme consommateurs, comme contribuables. La loi de 1973 permet d’éviter cette « facilité » mortifère. Elle doit bien sur s’accompagner de mesures de régulation et de contrôle par la Banque centrale – européenne en l’occurrence – des conditions de crédits par les banques commerciales (taux directeurs, conditions de refinancement, règles de fonds propres, etc). Quant à l’argument consistant à dire que le recours à l’emprunt à taux nul par la Banque de France permettrait de résorber la dette plus rapidement, il se heurte à une réalité : 69% de la dette française est détenue par des non-résidents. Qui peut croire que ces prêteurs internationaux, constatant une inflation grandissante et une perte de crédibilité de notre monnaie suite à notre sortie de l’euro, n’augmenterait pas leurs taux d’intérêts ? Le FN propose la stratégie plus-plus-plus : plus de monnaie, plus de d’inflation, plus d’intérêts, plus de faillites, plus de chômeurs.
→ Ce que la gauche doit proposer : une révolution fiscale en France et en Europe au service de l’investissement et de l’emploi. La France dispose, avec l’Allemagne, de la meilleure signature du monde. Le problème n’est pas tant la charge de la dette que son accumulation injustifiée. D’où le besoin d’une stratégie à deux niveaux.
Le premier niveau est national
: il implique une politique rigoureuse de contrôle des dépenses fiscales inutiles (cadeaux fiscaux aux plus hauts revenus, niches permettant aux groupes financiers et à la rente d’échapper à l’impôt) et une approche ambitieuse des recettes par une révolution fiscale (d’où l’idée, par exemple, de moduler le taux d’impôt sur les sociétés selon le réinvestissement des bénéfices dans l’entreprise).
Le deuxième niveau est européen. Nous souffrons d’une gestion de la dette contradictoire selon les pays qui prive l’Europe des grands projets innovants dont elle a besoin. La Grèce a des taux d’intérêts plus de dix fois supérieur aux nôtres ! Nous avons une monnaie unique ; il nous faut désormais un véritable budget fédéral appuyé sur un impôt européen et sur une capacité d’emprunt de l’Union, avec la création de titres de dette européens. Nous devons créer de nouvelles règles évitant que les dépenses d’avenir (éducation, santé, recherche, infrastructures) soient traitées, à l’intérieur du Pacte de Stabilité, de la même façon que les dépenses courantes.
 
delacroix-la-liberte-guidant-le-peupleMarine Le Pen affirme : « Nous allons mettre en place un protectionnisme aux frontières pour nous protéger de la concurrence déloyale. »

Comment l’extrême droite compte-t-elle s’y prendre ? La aussi, le raccourci sert de raisonnement : « puisque la France est victime de la concurrence déloyale des pays à bas coûts, il faut mettre en place des barrières douanières pour empêcher leurs produits de rentrer en France. » La trouvaille du FN ? Créer un « Ministère des souverainetés » chargé notamment de contrôler l’entrée sur le territoire des produits et travailleurs étrangers.

Que répondre au FN ?

Au discours du « petit village gaulois », opposons trois réalités :

a) en 2010, en France, un salarié sur quatre a travaillé pour exporter. b) 3/4 des exportations françaises ont été réalisés par l’industrie manufacturière. c) 60% de nos exportations sont se font au sein de l’Union européenne. Autrement dit, penser que nos partenaires européens, restés membres du marché unique, accepteraient sans broncher que la France leur impose des contraintes douanières sans réagir est une utopie dangereuse pour nos emplois et pour notre industrie.
→ Ce que la gauche doit proposer : plutôt qu’une France isolée, une Europe protégée. L’Europe demeure, c’est vrai, la zone économique la plus ouverte du monde. Elle continue d’attendre une réciprocité dans les échanges qu’elle est la seule à défendre : Etats-Unis, Chine, Inde, Russie, Brésil, Corée du Sud, toutes les grandes puissances économiques subventionnent de manière plus ou moins déguisée leur industrie et leurs exportations. Plutôt qu’un protectionnisme autarcique qui conduit à la marginalisation et plutôt qu’un libre-échange intégral à l’origine de la crise, le Parti socialiste propose le « juste-échange » c’est-à-dire l’introduction du respect de normes non-marchandes, sociales, sanitaires, environnementales, culturelles, dans les échanges avec les autres pays ou groupes de pays du monde. C’est l’un des grands acquis de la Convention internationale adoptée à l’unanimité  le 9 octobre 2010. C’est l’un des thèmes qui anime désormais les débats au sein du Parti socialiste européen (PSE). Basée sur des « contributions sociales et environnementales » (contribution climat-énergie aux frontières, mesures antidumping, etc.), l’Europe devra appliquer aussi longtemps que nécessaire cette politique pour rétablir les conditions d’un juste échange entre les grands ensembles régionaux. Le produit des contributions perçues alimentera un budget européen consacré à la coopération et au développement. En prenant en compte la situation des pays les plus pauvres, le juste-échange permettra de favoriser les productions respectueuses de l’environnement et l’amélioration des normes sociales partout dans le monde.

Monnaie, dette, protectionnisme, trois exemples de thèmes sur lesquels loin de laisser prospérer l’extrême droite, les démocrates doivent lui répondre. Avec des arguments et non des sermons. Prendre la démocratie au sérieux, la prendre au mot, c’est utiliser le débat pour convaincre les citoyens que suivre les extrêmes revient toujours à faire fausse route. Bien sûr, cela demande du temps, des efforts, de la réflexion. Des convictions solides, aussi. Mais je pose une question : si la gauche ne se consacre pas à ce travail de salut public, qui le fera ?

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2 Responses to Euro, dette, protectionnisme : répondre au Front national pour le combattre efficacement

  1. harim says:

    dommage que l’on entende sur les plateaux TV toujours les mêmes pontes, voir les mêmes visages !!! A quand d’autres nouveaux intervenants et non seulement sur les blogs plus ou moins lus et compris d’ailleurs, Quand sur ces mêmes chaines TV auront nous de vrais journalistes posant de vrais questions et permettant un dialogue sans peur????

  2. nejmane says:

    je suis en france depuis 1977,je dois beaucoup à monsieur fabus et au président mitterand.

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