Eclairer les citoyens, encore et toujours

Publié le 25 octobre 2011 | HORS CHAMPS, Publications

reagissez-le-fn-de-a-a-z-bachelay-belkacem-couvDans un entretien au site d’informations Nonfiction.fr, je reviens sur le parti-pris de « Réagissez. Le FN de A à Z » paru le mois dernier. Avec une question-clé : comment combattre efficacement les thèmes et les thèses du FN dans un contexte de crise économique, sociale, morale qui, partout en Europe, profite aux partis nationaux-populistes ?

Nonfiction.fr : Pourquoi écrire un ouvrage sur le FN quelques mois avant les élections présidentielles ? Peur d’un nouveau 21 avril ?
Guillaume BACHELAY :
Cet ouvrage est né au lendemain des élections cantonales de mars dernier. De nombreux candidats du Front national ont réalisé des scores importants dans des élections qui leur sont traditionnellement défavorables, alors même qu’ils ne faisaient pas toujours campagne et que leurs affiches représentaient Marine Le Pen et non eux-mêmes. Non seulement ils ont enregistré des résultats élevés au premier tour, mais ils ont souvent progressé en voix au second. D’où ce constat : d’un vote de protestation, le vote frontiste se mue en vote d’adhésion. Adhésion à des mots, à un leader  une leader, en l’occurrence  et à des slogans.

Najat [Najat Vallaud-Belkacem, co-auteur de l’ouvrage] et moi-même appartenons à la génération du 21 avril 2002.Nous avons connu les défaites de la gauche à la présidentielle sur fond d’éloignement des catégories populaires et de déclassement des couches moyenne précarisées. Notre livre vise évidemment à déconstruire les propositions du FN pour en donner à voir le contenu et les possibles effets, mais il est aussi une façon de tirer les leçons de l’expérience pour la gauche qui aspire à gouverner le pays. « Réagissez », c’est autant une alerte aux citoyens qu’un appel aux dirigeants de la gauche, les socialistes et les autres, pour qu’ils présentent leurs solutions aux problèmes qui sont les ressorts électoraux du FN la désindustrialisation et les délocalisations, les fermetures de services publics de proximité, l’incapacité à proposer un avenir au pays et d’abord aux jeunes, l’individualisme et la crise qui opposent les catégories, les générations, les personnes.

Nonfiction.fr : Justement ces scores majeurs du FN alors qu’il n’y a aucune campagne locale ne sont-ils pas le résultat d’une nationalisation des scrutins locaux par certains partis dont le PS ?
Guillaume BACHELAY :
Quand la moitié des départements renouvellent leurs assemblées, le scrutin est local mais sa dimension est forcément nationale, que les partis le veuillent ou pas. Ce qui me frappe actuellement, c’est le « retour à la normale » que l’on perçoit chez nombre de commentateurs, voire de responsables politiques : à sept mois de la présidentielle, les sondages dessinent, jurent-ils, un duel classique entre l’UMP et le FN, la droite et la gauche.  Or, cette bipolarisation n’est nullement acquise. Certaines enquêtes d’opinion créditent actuellement Marine Le Pen de 18 % – 19 % d’intentions de vote : autrement dit, son score plancher avant même d’entrer en campagne correspond au score plafond enregistré par son père au premier tour de la présidentielle 2002.

Nonfiction.fr : Aujourd’hui on a l’impression que l’arrivée de Marine LE PEN à la tête du Front National a déstabilisé les contradicteurs, qu’ils soient médiatiques ou politiques d’ailleurs. Ils ne savent pas comment répliquer et souvent les débats semblent contre productifs et au final renforcent le Front National. Quelle attitude adopter ?
Guillaume BACHELAY :
Nous assistons depuis 30 ans, à une forme d’impuissance et au final d’échec dans le traitement du Front National. Soit le discours est moralisateur – c’est la culpabilisation des électeurs, soit il est dogmatique c’est l’injonction, la sommation faite aux citoyens de voter comme « on » leur dit. Pour tout vous dire, cela fait belle lurette que cette double approche me semble inefficace : pire, parce qu’elle refuse d’argumenter, de prendre le temps de démonter les affirmations du FN et d’expliquer les propositions des formations démocratiques, cette méthode fabrique du vote frontiste.
C’est particulièrement frappant dans les médias : certains journalistes ou éditorialistes interrogent Marine Le Pen non seulement comme ils questionnaient Jean-Marie Le Pen, mais de surcroît en lui adressant les critiques qu’ils lui destinaient à lui, compte tenu de son histoire, de ses outrances, de ses thématiques. Or, le FN est aujourd’hui dirigé par une femme née en 1968 et non plus par un ancien parlementaire de la IVe République. Manquer cette évidence, c’est manquer d’efficacité dans le combat contre les thèses d’extrême droite. Même chose à propos du discours : dans celui du Front national version Marine Le Pen nous parlons du discours officiel d’un parti légal, non de ses satellites qui composent la galaxie de l’ultra-droite française, l’islamophobie s’est substituée à l’antisémitisme sur fond de choc des civilisations, d’Occident contre le monde musulman toujours identifié au radicalisme et à l’intégrisme. C’est une évolution commune aux partis nationaux populistes en Europe – Vlaams Blok flamand, UDC suisse, Parti de la Liberté néerlendais, FPÖ autrichien qu’il faut avoir à l’esprit si l’on veut combattre efficacement les thèses et les thèmes du FN d’aujourd’hui et non sa version « vintage ».

Nonfiction.fr : Justement sur la sémantique. Les journalistes parlent de « nouveau Front National » en comparaison avec l’ancien Front National de Jean Marie Le Pen. Ces appellations ne participent elles pas à laisser croire que le parti a véritablement changé ?
Guillaume BACHELAY :
Ce type de raccourci est en effet du pain béni pour le FN. Pour apprécier la nouvelle carte du restaurant frontiste, il faut aller au-delà de la vitrine et visiter les cuisines, c’est-à-dire les idées, les discours, les argumentaires, les programmes. C’est ce que nous avons voulu faire dans notre ouvrage. Nous avons pris la présidente du Front national au mot. Elle prétend vouloir gouverner et donc être soumise à la question comme le sont les autres formations politiques. C’est pourquoi nous avons examiné les principaux chapitres du projet du Front National, les avons classés sous la forme d’abécédaire pour plus de clarté et fait suivre, sur chaque thème, des propositions du Parti socialiste afin, précisément, d’apporter des réponses démocratiques et réalisables aux attentes des Français. Il ne faut pas seulement dénoncer, il faut démonter. Il ne faut pas seulement critiquer, il faut proposer.
Les approches biographiques, historiques ou sociologiques sont toujours précieuses à propos du FN. Mais Najat et moi pensons qu’à l’approche des échéances de 2012, dans un moment où la crise est dure pour des millions de salariés, d’entrepreneurs, de retraités, de jeunes, ce qui manquait, c’était l’approche quasi-scientifique des options frontistes. Propositions après propositions. Mots après mots. Que découvre-t-on, à la fin de ce travail ? Que non seulement les solutions qui sont avancées n’en sont pas, mais que si elles étaient mises en oeuvre, elles auraient pour effet d’aggraver plus encore la situation de ceux dont le FN prétend défendre les intérêts, c’est-à-dire les ouvriers, les employés du public comme du privé -, les artisans, les commerçants, les patrons de PME.

Nonfiction.fr : Prenons quelques éléments précis du programme du FN. Marine Le Pen explique vouloir sortir de l’Euro sous 6 mois si elle est élue Présidente de la République …
Guillaume BACHELAY : C’est sa principale proposition et pourtant, les parades mises en avant par les beaux esprits qui veulent sauver la monnaie unique paraissent peu convaincantes, donc guère efficientes. Soit on assiste à une défense lyrique et mystique, quasi religieuse de l’euro – du genre : « Pourquoi faut-il sauver l’euro ? », réponse : « Parce qu’il le faut » -, soit c’est le refus d’argumenter qui prévaut, comme si l’idée même de quitter la zone euro valait excommunication du « cercle de la raison ». Aucune de ces deux approches n’est pertinente.

Nous, nous prenons le FN au mot, et d’abord au plan pratique : pour passer du franc à l’euro, il a fallu que 2 300 ouvriers travaillent pendant 10 ans pour produire plus de deux milliards de billets et sept milliards et demi de pièces. Un délai de 6 mois comme l’affirme le FN ne permettrait tout simplement pas de passer, pour les besoins de la vie quotidienne des ménages et des entreprises, d’un système monétaire à un autre.

Au plan économique et financier non plus, le slogan « sortons de l’euro » n’est pas rassurant. Marine le Pen promet une dévaluation du « nouveau franc » de 20 % pour relancer les exportations. La réalité, c’est que le défaut de paiement autrement dit la faillite menacerait rapidement la France. D’une part, notre dette libellée en euros, à maturité courte et détenue à plus de 60 % par des créanciers non-résidents subirait immédiatement une hausse de 20 % : elle sera déjà à 90 % du PIB à la fin du mandat de M. Sarkozy, voilà qu’elle dépasserait les 110 % ! Quant aux épargnants, soucieux de la valeur de leur patrimoine, ils placeraient illico leurs euros à l’étranger. Les banques relèveraient leurs taux d’intérêt, renchérissant l’argent pour les particuliers et les entreprises. Dans le même temps, les pays voisins ou plus lointains mettraient en place des mesures de rétorsion sur des produits comme les carburants, le cacao, le café, les bananes, la téléphonie, les écrans plasma. Ces produits verraient leurs prix augmenter dans des proportions substantielles pendant que les marchés extérieurs nous deviendraient inaccessibles ou interdits. Et qui serait touché en priorité ? Les classes moyennes et les catégories populaires, ainsi que les PME, les artisans, les agriculteurs.

Une fois ces vérités rappelées, encore faut-il offrir une perspective sérieuse et ambitieuse à la crise, bien réelle, de l’euro. Une chose est de contester les réponses de Mme Le Pen aux manques ou manquements de la monnaie unique et du type de construction européenne qui va avec, autre chose est de nier que l’une et l’autre soient effectivement en crise. D’où le besoin le Parti socialiste y a beaucoup travaillé depuis deux ans – d’une réorientation de l’Europe : elle doit progresser et protéger. Progresser, cela veut dire émettre des Eurobonds pour stopper la spéculation, mutualiser les dettes et financer les chantiers d’avenir infrastructures de transports ou d’énergies qui sont indispensables à la croissance et à l’emploi. Progresser, cela veut dire aussi procéder à une harmonisation fiscale et sociale au sein de l’Eurozone, ainsi que l’exigence, sur la scène internationale et d’abord au G20 d’un nouveau panier des monnaies : il est temps que les Européens aient une gestion politique de leur monnaie, comme en ont les Américains vis-à-vis du dollar ou les Chinois à l’égard du yuan ! Mais l’Europe doit aussi protéger. J’ai été l’un des initiateurs au PS, au lendemain du référendum sur le traité constitutionnel, des écluses commerciales aux frontières de l’Europe pour faire respecter les normes sanitaires, sociales et environnementales. Bien entendu, pour réaliser ces changements, il faut admettre que l’Europe ne peut avancer d’un même pas à 27, 28 ou 30 Etats membres, mais qu’il faut d’urgence bâtir une avant-garde de pays euro-volontaires et euro-solidaires. Bref, ce n’est pas en insultant les électeurs du FN et en méprisant sa présidente que les partis républicains réduiront le poids électoral de l’extrême droite : c’est en assumant le débat projet contre projet. A l’examen du réel, la sortie de l’euro et le retour au franc, ce sont les ménages et les entreprises qui paieront l’addition, bien plus rudement encore que ce n’est le cas aujourd’hui.

Nonfiction.fr : Autre mesure phare du programme de Marine LE PEN, atteindre l’objectif de zéro immigré …
Guillaume BACHELAY :
C’est le totem idéologique du Front National. C’est l’un des invariants idéologiques de l’extrême droite : l’immigré serait le danger. Par exemple, le FN prétend souvent que 400 000 à 500 000 nouveaux immigrés arrivent sur le territoire national chaque année. L’ennui, c’est qu’aucune étude ne confirme ces données. Les organismes publics – l’Insee, l’Ined ou le Secrétariat général du comité interministériel de contrôle de l’immigration établissent à 190 000 titres de séjour délivrés chaque année depuis 2001, moins 45 000 à 60 000 titres délivrés à des étudiants étrangers qui repartent pour l’essentiel dans leur pays d’origine.
Même chose à propos du « coût » de l’immigration. Marine Le Pen l’évalue à 60 milliards d’euros. Pour rédiger notre livre, nous nous sommes penchés sur les travaux de chercheurs de l’université de Lille  (« Migration et protection sociale : Etude sur les liens et les impacts de court terme », Rapport au Ministère des Affaires Sociales sous la direction de Xavier Chojnicki, Université de Lille Juillet 2010) ont évalué ce coût à 47,5 milliard d’euros. Ils détaillent notamment 16,3 milliards d’euros pour les retraites, 2,5 milliards d’aides au logement, 1,7 milliards au titre du RMI, 6,7 milliards d’allocations familiales et 11,5 milliards de prestations santé, enfin 4,2 milliards de dépenses d’éducation. Avec le même souci de la précision, les mêmes chercheurs procèdent à une autre estimation : celle de la contribution des immigrés par leur travail la solidarité nationale. Etrangement, le Front national n’évoque jamais l’autre colonne du bilan. Et pour cause ! On estime l’apport des immigrés à 3,4 milliards d’euros d’impôts sur le revenu, 3,3 milliards d’impôts sur le patrimoine, 18,3 milliards d’impôts et taxe à la consommation, 2,6 milliards au titre des impôts locaux, 6,2 milliards de CRDS et de CSG et enfin 26,4 milliards d’euros de cotisations sociales. Faites le calcul : le différentiel est supérieur à 10 milliards.

Nonfiction.fr : Autre sujet de société : le nucléaire. Vous dites que Marine Le Pen entretient un flou pragmatique. Expliquez nous.
Guillaume BACHELAY :
C’est effectivement le cas. Marine Le Pen, très habilement, dit vouloir « dépasser le nucléaire ». Chacun y met ce qu’il veut. Les plus écologistes du parti comprendront stratégie de sortie, fermeture progressive alors que les artisans de l’atome, qui connaissent leurs dialectiques, seront sensibles au fait que « dépasser » ne signifie pas annuler, mais préparer le futur en conservant le passé. Sans jamais se prononcer sur le fond, elle parvient à créer un amalgame et à satisfaire tout le monde. Attention : il ne s’agit pas seulement pour le FN d’essayer de tirer parti de la montée des revendications écologiques dans la société, mais aussi d’opérer une synthèse entre la mouvance « souverainiste », qui est d’abord attachée à la souveraineté de la France et à un productivisme traditionnel, et la tendance « naturaliste » qui exalte la terre ancestrale contre l’urbanisation des villes autant que les technologies industrielles.

Nonfiction.fr : Aujourd’hui, avec Najat Vallaud-Belkacem, vous êtes l’un des seuls à décrypter de manière froide, rigoureuse, le programme du FN. Existe-t-il un risque que Marine Le Pen réalise un score substantiel aux présidentielles d’avril prochain ?
Guillaume BACHELAY : Evidemment qu’il y a un risque, mais la présidentielle est une lessiveuse à programmes. Dans la réalité de la confrontation démocratique, les amalgames, les raccourcis, les approximations doivent apparaître pour ce qu’ils sont : un rideau de fumée.
Encore faut-il que les partis républicains soient à la hauteur de leurs responsabilités. Si, entre les  deux principaux partis de gouvernement que sont l’UMP et le PS, le débat se résume à « comment faire la rigueur la moins rigoureuse ? », alors Marine Le Pen peut envisager l’échéance de 2012 avec une certaine gourmandise. Si au contraire comme nous le croyons, le débat entre le PS et ses alliés d’une part, l’UMP et ses alliés d’autre part se fait projet contre bilan, stratégie de sortie de crise contre plan d’aggravation de la crise, espérance contre peurs, rassemblement contre divisions, progrès contre fatalité, alors le FN aura peu  de perturbation car les citoyens se passionneront pour la controverse démocratique. Au fond, que le FN ait une place centrale ou latérale en 2012 reste largement la responsabilité des partis républicains et des citoyens. C’est pourquoi il faut les éclairer.

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One Response to Eclairer les citoyens, encore et toujours

  1. paul racé says:

    Tout ce qui est développé dans cette interview est clair et précis , mais comment le faire passer dans les médias, pour le populariser, ils sont plus intéressés par la rencontre de Mme Le Pen avec un diplomate israëlien . Ils restent dans la politique spectacle.

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